Asia Shcherbakova [00:00:07]:
Je m’appelle Asia Shcherbakova et je suis directrice de la recherche et du développement des programmes chez Baseworks. Baseworks s’intéresse aux aspects perceptifs et cognitifs du mouvement physique, et dans ce balado, Baseworks Transmission, nous examinons les changements concrets et abstraits de la perception, ainsi que les prises de conscience qui émergent de l’engagement dans une pratique ou une démarche, quelle qu’elle soit. Notre objectif, avec ces productions, est de dégager un vocabulaire commun pour mieux décrire ces expériences et ce qui en découle.
Asia Shcherbakova [00:00:41]:
Dans cet épisode, Patrick Oancia et moi avons rencontré Catherine Gaudet, chorégraphe montréalaise et directrice artistique de la Compagnie Catherine Gaudet. Sa pièce Les jolies choses a reçu le Grand Prix de la danse de Montréal en 2022 et tourne à l’international depuis. Il y a environ deux ans, Patrick et moi avons vu Les jolies choses à Montréal sans rien en savoir au préalable, et nous avons été soufflés. Pour moi personnellement, la pièce a retenu mon attention si complètement que, pendant environ une heure, la qualité perceptive de mon corps s’en est trouvée changée. C’était si inhabituel et cela semblait si construit que j’ai même écrit un texte à ce sujet. Il s’intitule « Disembodied by Dance », et vous en trouverez le lien dans les notes de l’épisode. Alors bien sûr, nous étions très heureux que Catherine accepte d’en parler avec nous. Dans cette conversation, nous partons donc de la raison pour laquelle elle a choisi d’être chorégraphe, puis nous parlons longuement de son processus de création : comment l’ambiguïté est son outil principal, comment elle utilise plusieurs dispositifs pour diriger l’attention du public. Nous parlons de sa façon de travailler avec ses interprètes en studio, de rituel, de télépathie, de fantômes, de balles roses, et de la manière dont l’épuisement, la musique et le sentiment d’une mission commune donnent aux interprètes l’envie de refaire la pièce. Catherine parle aussi de sa prochaine production, un solo pour James Phillips, avec qui elle travaille depuis des années, et nous abordons également les réalités du métier d’interprète et de chorégraphe à Montréal et au Canada. Nous avons filmé à Espace Libre, un théâtre montréalais voué à la création expérimentale. La conversation s’est déroulée dans un mélange d’anglais et de français, et la version vidéo de ce balado est offerte avec des sous-titres entièrement en anglais et entièrement en français. Vous trouverez aussi les transcriptions sur notre site web.
Asia Shcherbakova [00:02:39]:
Quelques points pratiques avant de commencer. Nous mettrons dans les notes de l’épisode un lien vers la prochaine production de Catherine, Hors-d’œuvre, à la fin septembre. Si vous n’avez vu aucune de ses productions, et si vous habitez Montréal ou y passez à ce moment-là, nous vous recommandons vraiment d’aller voir ce spectacle. Enfin, les sujets abordés dans cette conversation recoupent directement ce que nous faisons chez Baseworks. Alors si les aspects perceptifs du mouvement, l’éducation au mouvement et la recherche vous intéressent : le 26 septembre, nous tenons notre Journée portes ouvertes Baseworks, et à partir du 3 octobre, nous commençons la saison d’automne de nos Sessions de pratique de Montréal, qui auront lieu tous les samedis jusqu’au 21 novembre. Cela se passera au Proto Studio, dans le Mile End, un autre bel espace de création à Montréal consacré à la recherche, à la performance et à l’éducation. Et vous trouverez tous les détails sur notre site web.
Patrick Oancia [00:03:40]:
Catherine, merci beaucoup de prendre le temps de participer aux conversations Transmission aujourd’hui.
Asia Shcherbakova [00:03:46]:
Vous êtes chorégraphe, ce qui veut dire qu’il y a une situation à trois corps. Il y a votre corps, le corps de l’interprète et le corps du public. Et quand nous avons vu votre production, Les jolies choses, dont nous allons beaucoup parler, je crois que nous avons vraiment ressenti quelque chose de très, très particulier, qu’on ne ressent pas d’ordinaire à chaque spectacle. Cela semblait très intentionnel. Donc moi, comme spectatrice, je n’avais pas seulement l’impression de regarder ce qui se passait sur scène : j’avais l’impression qu’on me faisait quelque chose. C’est le spectacle qui me le faisait, mais qui est derrière le spectacle ? J’ai donc vraiment senti, assise dans cette salle, qu’il y avait cette personne, cette troisième personne, que je ne connais pas, et qui m’avait fait cela. C’était très, très intéressant. Et peut-être qu’on pourrait simplement commencer par parler de ce que signifie être chorégraphe, et de la façon dont vous l’êtes devenue. On est d’abord une personne, puis on devient interprète, puis on devient chorégraphe. Pourriez-vous nous raconter ce parcours : pourquoi cela s’est produit, comment vous l’avez vécu, et tout ce que vous avez envie de partager.
Catherine Gaudet [00:05:14]:
Je dansais depuis que j’étais toute petite, puis j’étais certaine que ça allait être la direction que j’allais prendre pour le restant de mes jours. Puis, quand j’ai commencé à faire mes études au niveau professionnel, c’est-à-dire au baccalauréat à l’UQAM, pour devenir interprète, j’ai commencé à danser pour d’autres.
Catherine Gaudet [00:05:35]:
Donc, j’avais des collègues qui étudiaient pour faire de la création, puis moi, je me prêtais au jeu d’être interprète pour eux. Et j’étais aussi, à travers les cours, interprète pour différents projets. Puis, je dirais qu’à la fin de ces études-là, j’ai commencé à me rendre compte qu’interpréter, pour moi, c’était difficile, parce que je ne sentais pas que j’étais 100 % dédiée au chorégraphe qui me dirigeait. J’étais toujours en train de réfléchir à comment j’aurais fait les choses autrement. J’avais un esprit critique vraiment mal placé pour une interprète. C’est important d’avoir un esprit critique quand on est interprète, mais pour moi, c’était toujours un questionnement qui m’empêchait d’être pleinement présente. Ça, c’est d’une part. D’autre part, j’étais grande consommatrice de spectacles de danse, mais je n’aimais jamais ce que je voyais. J’étais toujours en train de critiquer ce que je voyais, j’étais toujours en train de dire que moi, je ferais les choses autrement. Puis, autant j’adorais danser, autant je n’aimais pas voir de la danse. C’était très étrange. Je n’aimais pas voir… Il y avait toujours un moment où je ne croyais pas ce que l’interprète faisait. Il y avait toujours un moment où j’avais l’impression qu’on me servait des prouesses techniques, ou qu’on me… C’est comme si je voyais l’intention du chorégraphe sans croire que c’était pleinement incarné par l’interprète. Bref, je ne croyais pas vraiment ce que je voyais. Je n’arrivais pas à me laisser porter.
Catherine Gaudet [00:07:35]:
Et donc, à la fin de mes études comme interprète, je me suis dit : au lieu de toujours critiquer, commets-toi, essaie de faire quelque chose, de créer quelque chose. Donc, en 2004, j’ai commencé à chorégraphier, et tout de suite je me suis sentie beaucoup mieux dans cette posture-là, parce qu’il fallait que je sois capable de résoudre ce problème-là, cette équation-là dans ma tête. Il fallait que j’arrive à comprendre, ou à trouver un chemin pour apprécier ce que je voyais sur scène, ou apprécier la danse, qui était toujours ma passion. Il fallait que je sois capable de la mettre en scène d’une manière qui, moi, me touchait. Donc, à partir de là, j’ai commencé à chorégraphier, mais ce n’était pas si simple. Je n’arrivais pas à être, encore une fois, satisfaite de ce que je créais. Donc là, je me suis mise face à un nouveau problème que je voulais résoudre, et là, j’ai commencé un parcours de maîtrise, toujours à l’UQAM, qui était vraiment dirigé sur ma propre recherche chorégraphique. Et la question, pour moi… Je suis entrée dans ce processus-là avec ce désir-là de trouver comment mettre en scène un corps d’une manière qui me fasse sortir de mon analyse mentale.
Catherine Gaudet [00:09:17]:
Et là, je vais terminer ce parcours-là en disant que mon mémoire de maîtrise s’appelle L’ambiguïté comme vecteur de sensation. Et la réponse, là je le dis très, très grossièrement, je la résume en un mot, mais la réponse que j’ai trouvée pour conserver, moi, comme spectatrice de mon œuvre, l’attention, c’est l’ambiguïté. Il fallait que je sois capable de mettre en scène un corps, un être, dans toute sa complexité ou sa multiplicité. Puis j’ai découvert que c’était souvent ça qui me faisait décrocher comme spectatrice : quand on essayait de me transmettre un message, ou quand on essayait de… ou quand on était dans une posture trop unidimensionnelle, univoque.
Catherine Gaudet [00:10:17]:
Donc, oui, j’avais besoin d’être face à un corps qui était comme dans la vie, c’est-à-dire qu’on est toujours habité de ses multiples intentions, en fait, que moi, j’ai nommé ambiguïté, parce que c’est un mot qui résume, on dirait, cette recherche-là.
Asia Shcherbakova [00:10:36]:
Quand vous disiez qu’en regardant les spectacles des autres, ou quand vous devez danser pour un autre chorégraphe, vous portez un regard critique sur quelque chose. Pourriez-vous nous donner un exemple de ce sur quoi vous pouvez être critique ? Est-ce un passage précis de la chorégraphie, du point de vue de ce à quoi la chorégraphie ressemble ? Ou est-ce davantage l’œuvre entière, ce qu’elle fait, ce qu’elle fait ressentir aux gens, et l’intention derrière ?
Catherine Gaudet [00:11:13]:
Après toutes ces années, je pense que je peux répondre à cette question de manière plus précise. Mais au départ, je pensais que je m’accrochais à des choses, des petits détails, comme : je n’aurais pas mis ces costumes-là, je n’aurais pas fait cet éclairage-là, ou je n’aurais pas fait ce choix de thème-là. Mais c’est vraiment plus complexe que ça, je crois. Je pense que ça a beaucoup à voir avec qui je suis comme spectatrice, autant face à la danse que face au théâtre, face au cinéma. Puis ça a à voir à… je pense que c’est des goûts, des affinités. Le choc esthétique, c’est ça que je recherche, en fait. Ça se produit chez moi très rarement, mais ça se produit quand je me fais prendre au piège par le spectacle. Je ne sais pas comment le nommer. Quand j’entre dans un spectacle en ayant l’impression d’être sur un chemin ou dans un discours, puis que peu à peu il y a des indices qui s’amoncellent, qui s’accumulent de manière plus ou moins consciente, puis que tranquillement la direction sur laquelle je pensais qu’on était bifurque, et que tout à coup le sens se révèle complètement autre, et pourtant en cohérence avec tous ces indices-là inconscients. C’est très difficile à nommer, mais je pense que j’ai besoin de ne pas être dans un discours intellectualisable. J’ai besoin d’être… j’ai besoin de voir une pièce ou un film à travers les yeux du créateur qui le fait, c’est-à-dire avec toute son…
Catherine Gaudet [00:13:35]:
J’ai envie de dire le mot inconscient ici, parce que c’est un mot qui est un petit peu fourre-tout, peut-être trop large, mais je pense qu’on est beaucoup guidé par notre inconscient. Je pense que notre vie est presque majoritairement inconsciente. Puis que souvent, ce qu’on veut mettre en scène, c’est le masque social qu’on voudrait que les gens voient. Mais en fait, moi, ce n’est pas ça qui m’intéresse. Moi, ce qui m’intéresse, c’est tout ce qui compose l’être même, et surtout ce qu’on ne veut pas voir, ou qu’on considère comme, c’est ça, soit laid, soit que ça ne nous appartient pas, ou qu’on voudrait cacher. Moi, c’est ça que je veux ressentir dans un spectacle, dans un film.
Catherine Gaudet [00:15:20]:
J’ai envie que le spectateur soit incapable de dire quel est le message. Et je veux même qu’il soit coincé avec plusieurs possibilités d’interprétation. Mais c’est souvent le cas dans beaucoup de danse, je vais dire le mot, abstraite : souvent l’interprétation est très ouverte, très libre, il n’y a pas de signification. Mais je pense que dans ce que j’essaie de faire, j’essaie quand même de tirer des lignes de signification. Donc d’aller presque dans une image claire, presque dans un message, presque dans un symbole qu’on reconnaît, de façon à ce que…
Catherine Gaudet [00:16:18]:
Pour moi, c’est une manière de conserver l’attention du spectateur. C’est-à-dire que le spectateur est pris dans une question, et tout à coup, il sent ou il pense être guidé vers une réponse. C’est comme s’il baissait les armes, pour moi, à ce moment-là. Il se détend.
Catherine Gaudet [00:16:38]:
Puis là, tout à coup, on bifurque, on va tirer une autre ligne de sens, puis une autre ligne de sens. Donc cette espèce de… on est dans une forme de mise en scène multifocale, à sens multiple, et tous ces sens-là qui sont tirés sont justes, sont justes, sans qu’à la fin on arrive à une histoire littérale où on peut dire : c’est exactement ce qui se passe. J’aime que le sens se déplie sans arrêt.
Catherine Gaudet [00:17:18]:
Sans arrêt. En ce moment, je suis en train de travailler sur un solo avec James Phillips. C’est très particulier, parce qu’on n’arrive pas à parler de ce que c’est, puis on ne veut pas savoir ce que c’est, puis en même temps, on se retrouve dans une… c’est comme si on était pris dans la spirale du signifiant, dans le spectacle.
Catherine Gaudet [00:17:46]:
Puis, si je peux raconter un petit peu la manière dont ça s’est produit, dont ça se produit habituellement en studio, c’est que moi, j’arrive en studio en n’ayant aucun plan.
Catherine Gaudet [00:18:01]:
Puis j’aime penser, ça c’est mon côté un peu mystique, mais j’aime penser que la pièce à créer existe déjà dans l’invisible, et que nous, les interprètes et moi, on est vraiment comme des canaux, des genres de médiums, qui devons écouter les intuitions que nos discussions nous amènent, ou les intuitions qui viennent peut-être de l’extérieur, ou les accidents qui se produisent en studio. Il faut qu’on soit vraiment à l’écoute de ça, pour que la pièce puisse naître. Mais elle existe déjà dans l’invisible. Nous, notre mission, c’est de la mettre en corps, de la rendre visible.
Catherine Gaudet [00:18:51]:
Donc, c’est pour ça que j’arrive avec zéro plan. Puis, des fois, les interprètes rient un peu de moi, parce qu’ils disent que je crois aux fantômes. Mais moi, je crois vraiment aux fantômes.
Catherine Gaudet [00:19:02]:
Puis, des fois, on en rit, mais pour moi, c’est très sérieux.
Catherine Gaudet [00:19:08]:
Et donc, pour en revenir à la pièce que je fais avec James, on est dans une zone un peu malaisante, difficile, parce que ce qui est apparu, c’est très inconfortable. On est même dans une zone, j’ai envie de dire, un peu perverse.
Catherine Gaudet [00:19:32]:
L’idée, au départ, c’était que James était un enfant. On ne sait pas pourquoi, mais c’était un enfant qui voulait faire son spectacle de danse. Ça, c’était l’histoire de base qu’on avait lancée. Puis finalement, à un moment donné, il y a des oreilles de lapin qui sont apparues comme accessoire. Puis là, James s’est dit : « Ah, je vais les mettre. » Puis là, on a commencé à écouter ce personnage-là. Puis finalement, tout ce qu’on a créé est devenu très, très lié à l’enfance, à l’abus, puis à une forme de reprise de pouvoir, d’en abuser à son tour. Mais tout ça, ce n’est pas volontaire. C’est vraiment quelque chose qui est apparu dans la dramaturgie souterraine, parce qu’on a suivi des intuitions et un chemin. Il y a toute une ambiance un peu creepy présentement dans la pièce.
Catherine Gaudet [00:20:46]:
En même temps, on n’est jamais sûr de ce qu’on voit. Moi, je ressens ça parce que je sais par où on est passé, mais le spectateur, je pense, va être toujours en équilibre entre… Oh mon Dieu, quel est ce personnage ? Est-ce que je suis en train de regarder un dessin animé pour enfants, un spectacle pour enfants ? Ou est-ce que je suis vraiment pris au piège par un homme vraiment pervers qui joue à l’enfant ? En fait, qui le dirige ? Est-ce que c’est volontaire qu’il soit là ? Est-ce que quelqu’un le dirige ? Il y a toute l’histoire du lapin aussi, comme la symbolique du lapin qui est apparue. Puis là, on a commencé à fouiller, puis à comprendre justement les multiples symboliques du lapin qui existent : le lapin de Playboy, le lapin d’Alice au pays des merveilles, le lapin de la fertilité. C’est infini, la symbolique du lapin. Donc on a suivi aussi ces chemins-là, et tout ça converge dans la création, finalement. Toutes ces idées-là, celles qui nous excitent, on les conserve, mais sans vouloir les démontrer de manière littérale. Elles habitent le solo, elles nourrissent la dramaturgie, de sorte que, c’est ça, les directions sont multiples, mais l’interprétation demeure toujours ouverte.
Catherine Gaudet [00:22:22]:
Comme si j’avais envie de laisser le spectateur avec un problème à résoudre.
Asia Shcherbakova [00:22:30]:
Dans une situation où il n’y a que vous et l’interprète, juste vous deux. D’abord, pendant que vous créez la pièce, est-ce que vous parlez verbalement de ce que telle ou telle chose signifie pour l’un ou pour l’autre ? Parce que, comme vous le dites, beaucoup de choses convergent. Certaines de ces choses sont peut-être des souvenirs, non ? Quelque chose de propre à une personne, à vous ou à l’interprète. Dans quelle mesure est-ce que vous communiquez et allez chercher ces souvenirs, un peu comme une petite vidéo, pour pouvoir les partager et travailler ensemble ? Et aussi : est-ce que vous avez le sentiment que le public éventuel est dans la salle tout au long de la création, ou est-ce que vous commencez à penser à la façon dont le public va la percevoir beaucoup plus tard ?
Catherine Gaudet [00:23:34]:
Je leur dis d’emblée que je ne vais pas leur donner de consignes claires. Et souvent, je ne parle pas en… je n’utilise pas de phrases complètes. Parce que c’est comme ça que je vais souvent parler, en fait. J’essaie de vraiment être fidèle aux intuitions qui me traversent, et souvent je vais lancer soit une idée, ou un geste, ou une image, on va dire, plus expressive, plus émotive. Ou souvent, je vais parler en termes de forces.
Catherine Gaudet [00:24:01]:
Je vais leur dire : je veux qu’il y ait des forces qui vous traversent, ou qui vous tirent, ou qui vous élèvent, ou qui vous écartèlent. Ou je vais parler en termes d’images. Comme dernièrement, je parlais d’une main dans la tête. Comme je leur disais : il y a une main dans votre tête qui vous masse l’intérieur de la tête. Donc je vais beaucoup parler comme ça.
Catherine Gaudet [00:24:25]:
D’une part, ça, c’est pour faire des exercices physiques qui vont mettre, je pense, l’interprète en situation d’écoute de son corps, plutôt que d’être en train d’essayer de faire quelque chose de très bon, de correct. Donc, d’être vraiment à l’écoute des sensations de son corps. On essaie de trouver les images justes pour faire ça. Puis ensuite, pour trouver, on va dire, les états que je recherche, les états multiples que je recherche, c’est assez simple et complexe, mais je vais donner beaucoup, beaucoup de directions. Donc, par exemple, si je reviens à cet exemple-là de la main, je vais dire qu’il y a une main là, puis en même temps, vous êtes dans une situation où vous vous sentez attiré vers l’arrière, puis collé au sol. En tout cas, je les mets dans une situation où ils ont tellement de choses à penser qu’ils ne peuvent pas… c’est comme s’ils ne peuvent pas être dans le constat d’eux-mêmes. Ils arrêtent de se préoccuper de leur image, d’une manière, pour être dans la tâche, essayer de répondre à la tâche. Puis moi, d’abord, ça, c’est la première étape : j’aime trouver cette disponibilité. Pour moi, c’est comme une ouverture où, justement, le masque social tombe un peu. On n’est pas dans essayer de plaire. Même si on cherche, on cherche une justesse, mais on n’est pas dans essayer de faire quelque chose de beau, de bon. Donc cet état-là est super important pour moi. Puis, après, je vais aussi parler en termes plus… Tantôt, je disais que je croyais aux fantômes. Souvent, je vais parler en ces termes-là. Je vais dire, comme dans Les jolies choses, je me souviens, on avait fait beaucoup d’exercices sur les vies antérieures. Ce ne sont pas les fantômes, mais on essayait justement de se mettre dans un état où le corps est disponible, où on n’est pas dans la démonstration de soi-même.
Catherine Gaudet [00:26:57]:
Puis je leur disais : essayez de faire apparaître qui vous étiez dans vos vies antérieures.
Catherine Gaudet [00:27:06]:
Puis ils peuvent tous apparaître, toutes les personnalités peuvent apparaître en même temps, ou ça peut être juste une qui ressort de temps en temps. Bon, c’est un jeu. Je ne sais pas si réellement on arrive à se mettre en contact avec nos précédentes incarnations, mais on joue à ça. Puis souvent, pour enlever la gêne, pour mettre tout le monde confortable de parler de ça, je dis : c’est un jeu. On y croit ou on n’y croit pas, ce n’est pas important. On accepte de jouer au jeu. Donc, ça. Puis il y a aussi, j’ai envie d’en parler, je ne sais pas si c’est pertinent, mais c’est souvent une porte d’entrée que je vais prendre. J’utilise un exercice qui s’appelle justement le mille visages. « Thousand Faces ». Puis là, on est dans l’écoute de ce qui veut sortir, mais des fois, on force un peu des figures. Je leur demande de faire apparaître des figures, des idées de personnalités, de personnages, comme d’émotions aussi, qui les traversent, mais sans trop penser. Donc c’est dans une fluctuation très, très, très, très rapide. Puis je leur demande de les faire apparaître sans que l’autre soit disparu, de les faire apparaître de manière chevauchée, successive, justement pour qu’ils arrêtent d’être dans le mental, puis dans le désir de vouloir bien faire. Puis ça, c’est comme un muscle qui se réchauffe. En faisant ça, souvent, ce que j’entends de la part des interprètes, c’est : « Oh, on dirait que là, je bascule dans un autre monde, dans quelque chose d’irréel. » Des fois, ça leur fait un peu peur aussi. Même à moi, ça me fait un peu peur, parce que c’est comme si on devenait dans un état proche du rêve, où on perd un peu conscience. Puis je pense que, malheureusement, dans notre culture occidentale, perdre conscience, c’est devenir fou. Alors que je pense qu’il y a beaucoup d’états de conscience qui sont entre ne plus être conscient et être conscient. Il y a une variété d’états, de dispositions, de contemplations, qu’on n’est pas capable de nommer dans notre culture. J’ai envie de dire ça. Je ne sais pas. Donc, des fois, il y a cette peur-là qui apparaît en studio.
Catherine Gaudet [00:29:58]:
Mais quand cette peur-là apparaît, puis même pour moi, je pense qu’on est au bon endroit. On est à un endroit où c’est comme si le muscle de l’intuition, de l’écoute, est vraiment réveillé. Puis là, on peut commencer à travailler.
Asia Shcherbakova [00:30:17]:
Je comprends que, quand vous créez la pièce, c’est une sorte de processus très pas à pas, non linéaire, non ? Vous avez toutes ces recherches, vous avez des jeux, vous produisez probablement beaucoup de matériel qui est écarté, qui ne se retrouve pas dans la pièce finale, non ? Et vous, comme chorégraphe, vous traversez ce matériel. C’est presque comme de l’argile. Même quand vous en parlez, vous bougez beaucoup, et ça crée chez moi le sentiment, quand j’essaie de comprendre ce que vous voulez dire, que vous travaillez avec ces forces, ces sensations, ces dynamiques, qui sont très non verbales. Mais vous créez quelque chose comme une histoire ou un monde à l’intérieur de votre tête, non ? Vous ressentez quelque chose. C’est cohérent, c’est constant, vous pouvez le répéter. Et je me demande : quand vous pensez à cette chose amorphe que vous créez dans votre tête, et que vous pensez au public qui finira par la voir, est-ce que vous avez confiance que le public va la vivre de la même manière que vous, ou est-ce que ce n’est pas important du tout ? Parce que vous parlez de la façon dont vous voulez, par exemple, capter l’attention du public. Vous voulez le garder engagé, non ? On dirait que vous essayez d’utiliser la pièce comme un outil pour agir sur le public. Vous avez un contrôle sur le public, non ? Vous pouvez lui faire quelque chose. Alors, est-ce qu’il s’agit de faire quelque chose au public, ou est-ce que c’est plutôt de créer cette chose dans votre tête et de simplement la montrer à quelqu’un ?
Patrick Oancia [00:32:09]:
Ou à l’inverse, ou sinon, peut-être que ça n’a rien à voir avec le fait de créer quelque chose dans votre tête, c’est plutôt simplement le… D’après ce que j’ai compris aussi, il y a un peu de… est-ce que tout est ouvert à l’interprétation ?
Catherine Gaudet [00:32:24]:
Oui, c’est ouvert à l’interprétation, mais je crois vraiment au rythme.
Catherine Gaudet [00:32:34]:
Pour moi, c’est vraiment important de faire quelque chose au public. Mais je dis public… Je ne pense pas, pour revenir à la deuxième question, je ne pense jamais au public quand je crée. Le public, c’est moi. Je pense toujours à : est-ce que j’aime ça, est-ce que je suis attentive encore, est-ce que je pense à mon épicerie, à mon souper ? Ça, je suis vraiment, vraiment, vraiment attentive à ça. Puis c’est pour ça que je dis que je crois beaucoup au rythme. Je crois au jeu de tension. Pour moi, ça, c’est la dramaturgie. Pas au sens de ce qu’on raconte, mais comment, dans la conception, dans le rythme, dans l’espace, le temps, le corps, on arrive à créer cette tension-là qui demeure tout au long du spectacle. Donc c’est vraiment en deux étapes. C’est-à-dire qu’au début, on est dans l’écoute, la recherche. Pour Les jolies choses, on a fait des jeux de télépathie. Ça bougeait zéro. On ne bougeait pas du tout. On pensait que ça allait être super minimal. Bref, on a pris toutes sortes de directions. Puis, à un moment donné…
Catherine Gaudet [00:33:49]:
Il arrive un moment où, c’est ça, il faut faire des choix. Puis dans Les jolies choses, ça bougeait, puis je revenais toujours à une figure qui me fascinait vraiment : c’était cette ligne-là où ils faisaient le cancan en tournant sur eux-mêmes.
Catherine Gaudet [00:34:15]:
Je ne sais pas pourquoi, mais pour moi c’est devenu comme l’essence, c’était ça, le cœur de la pièce. On s’est tranquillement mis à couper des sections qui semblaient ne pas appartenir à la pièce, des sections qu’on aimait vraiment beaucoup, pour se concentrer sur cette figure-là spatiale, qui était cette ligne qui tourne sur elle-même. D’une part parce que ça m’interpellait, mais aussi…
Catherine Gaudet [00:34:52]:
Ça a plusieurs volets, vous me dites si vous vous perdez, mais il y a une chose en laquelle je crois,
Catherine Gaudet [00:35:00]:
puis ça, c’est venu d’un de mes professeurs que j’avais à l’université, qui est décédé aujourd’hui, Daniel Léveillé, qui nous disait souvent :
Catherine Gaudet [00:35:10]:
essaie de dire une chose. Si tu es capable de dire une chose, tu vas avoir réussi. Ne te perds pas dans mille et un trucs. Développe comme une idée.
Catherine Gaudet [00:35:25]:
Puis ça n’a pas besoin d’être une idée, une histoire. Ça peut être : on saute, on retombe. On développe cette idée-là. Donc j’essaie souvent de faire ça, de réduire à la plus pure essence de ce qu’est la pièce, puis de m’enfoncer là-dedans. Donc c’est ça qu’on a fait pour Les jolies choses. On a réduit la figure à ça. Puis je me suis dit… c’est souvent des défis aussi que je me donne au niveau dramaturgique, quand on est plus vers la fin : c’est non seulement « je vais faire ça », mais « j’ai besoin d’aller le faire parce que je sens qu’il y a une forme d’interdit à le faire ». C’est comme si c’est tellement trop simple, ou pas assez divertissant, qu’il faut que je le fasse. Comprenez-vous ce que je veux dire ? Comme dans l’autre pièce de groupe, dans ODE, où ils disent « love » pendant une heure. Ils disent « love » pendant une heure. Puis il y a quelque chose de complètement rebelle, pour moi, à faire ça. J’ai besoin d’être dans cette zone-là, cette zone où c’est comme une mise au défi.
Catherine Gaudet [00:36:54]:
Puis ça, ça m’inspire beaucoup. Je vais construire au niveau formel beaucoup par rapport à ça : dans l’épuration, dans la direction d’une idée. Puis c’est à ce moment-là, donc, que je commence à penser aussi au public, à conserver l’attention. Bon. Ensuite, il y a une autre chose que j’ai envie de dire par rapport à cette attention-là, ou tension-là. Ça, c’est beaucoup par rapport à moi, mes goûts personnels. C’est que j’ai besoin, j’ai envie de me retrouver justement dans une zone où je vais pouvoir quitter cette conscience-là quotidienne.
Catherine Gaudet [00:37:45]:
J’ai besoin d’être dans une forme de rituel méditatif. J’ai besoin d’être dans une forme d’hypnose.
Catherine Gaudet [00:37:55]:
C’est ça, je vais pouvoir être dans une réceptivité, une forme de contemplation totale.
Catherine Gaudet [00:38:04]:
Puis donc ça, j’aime ça, et on dirait que c’est à partir de ça que je suis capable d’aller moduler un petit peu les figures pour créer un genre de… Tantôt, on parlait de morphing, mais pas au niveau du corps, au niveau de la pièce elle-même, au niveau de la forme, de l’espace-temps lui-même. C’est comme si… Un peu comme dans la musique minimaliste, c’est vraiment une forme de répétition qui est créée où, après dix minutes, il y a une note qui va changer, puis ça va ouvrir tout un champ émotif, sans qu’on puisse le voir venir. C’est vraiment…
Catherine Gaudet [00:38:54]:
C’est… Pour moi, je dis que c’est hallucinogène, un peu. Comme : ah, ça change pas, ça change pas, oui, c’est ça, ça change… Puis là, oh, OK, on est ailleurs. De manière imperceptible, on change des toutes petites choses, puis tranquillement toute la pièce se transforme.
Catherine Gaudet [00:39:14]:
Et les petites choses servent à conserver le rythme et l’attention du spectateur. Donc dans Les jolies choses, on passe vraiment, je pense, ça ne fait pas ça à tout le monde, mais d’un début qui est très inoffensif, même un peu ennuyeux, ce qui est complètement volontaire, pour arriver à une finale qui est comme l’inverse de ça. C’est la même chose, mais justement sans ce masque-là. Puis je pense que la raison pour laquelle on y arrive, c’est qu’on change des petites choses peu à peu dans la dramaturgie de la pièce, de sorte que le spectateur est surpris, même à la fin, d’être…
Patrick Oancia [00:39:58]:
Je ressentais, et ça, c’est en dehors du fait que je sois spectateur, une cohésion dans la pièce et, d’une certaine manière, dans la durée de vie de la pièce. Et je peux seulement imaginer, et c’est une question que j’ai vraiment envie de vous poser : vous travaillez avec ces interprètes pendant des années, quelque chose de tellement viscéral en termes de ce qui est exigé physiquement des interprètes, une sorte de processus continu, peut-être particulièrement avec ce spectacle-là, je ne sais pas si c’est le cas. Je sens qu’il y a un processus d’évolution à chaque nouvelle version de cette production, au fur et à mesure qu’elle ressort. Est-ce que c’est comme ça ? Est-ce que vous trouvez que la qualité change, ou…
Patrick Oancia [00:40:40]:
…si l’un des sujets abordés jusqu’ici a résonné en vous, pensez à partager cet épisode et à cliquer sur J’aime. Cela aide vraiment d’autres personnes à le découvrir et soutient tout le travail que demande cette production. Le simple fait d’être ici aujourd’hui, à écouter cet épisode, contribue énormément à la diffusion des idées qui se déploient dans ces conversations. Et merci beaucoup de votre soutien. Abonnez-vous pour recevoir des notifications en temps réel sur tous les épisodes à venir.
Catherine Gaudet [00:41:11]:
Puis par rapport au feeling que les danseurs aussi reçoivent de la pièce. Puis je pense que, à la base, il y a une confiance quasi totale, j’ai envie de dire totale, entre les danseurs et moi, sur le fait que je vais les amener quelque part, mais qu’ils n’ont pas besoin de comprendre. Et que moi non plus, je ne comprends pas.
Catherine Gaudet [00:41:44]:
Puis ça, c’est clair. Je travaille avec des personnes qui n’ont pas besoin de comprendre. Elles comprennent, mais pas de manière…
Catherine Gaudet [00:41:56]:
Ça prend quand même des personnes qui sont à l’aise avec ça, ne pas comprendre. C’est rare. C’est très rare. Plus en danse qu’en théâtre, il y en a plus en danse qu’en théâtre, mais c’est quand même… Mais à la base, c’est ça.
Catherine Gaudet [00:42:11]:
Aussi dans la pièce, dans Les jolies choses, mais dans, j’ai envie de dire, presque toutes mes pièces, il y a quand même… Je dis qu’il n’y a pas de message, puis il n’y en a pas, mais il y a quand même l’idée d’un rituel. Puis je pense que c’est ma manière de percevoir la création aussi. Pour moi, la création, j’ai l’impression d’être dans un rituel qui va m’amener dans une autre manière d’être au monde, qui va m’amener à une autre étape de ma vie quand je vais avoir fini cette création.
Catherine Gaudet [00:42:46]:
Dans chaque spectacle, comme dans Les jolies choses, on disait clairement que c’était un rituel. On ne sait pas lequel, on ne sait pas pourquoi, mais on est dans une exécution du geste qui est très importante. Pas pour faire un bon spectacle, mais on est dans une exécution du geste qui est très importante parce que c’est sacré. On se dit : chaque geste qu’on fait doit être fait de la bonne manière pour réussir notre rituel. Ça change pour moi complètement la manière d’exécuter, ou d’interpréter, ou même de lire une…
Catherine Gaudet [00:43:35]:
Puis dans Les jolies choses encore, à la fin, on se disait que si on arrivait à faire la partition suffisamment correctement, suffisamment bien, dans le bon état, on allait faire apparaître, c’est un peu ridicule, mais une boule rose.
Catherine Gaudet [00:43:55]:
Puis à la fin, quand ils ont fini de faire cette performance-là et qu’ils se retournent vers le public, on se disait toujours : quand vous vous retournez, c’est là que la boule rose apparaît.
Catherine Gaudet [00:44:11]:
Puis c’est complètement absurde comme image, mais c’est devenu vraiment important pour eux. Puis ils le disent : OK, on s’en va, on s’en va en mission. On part en mission, et si on fait notre rituel, on va faire apparaître la boule rose. Je me sens un peu gênée de dire ça, mais c’est ça. Donc, oui, c’est ça. Je pense que c’est peut-être ça qui permet de passer à travers la pièce.
Catherine Gaudet [00:44:43]:
Parce que c’est tellement exigeant qu’il faut le percevoir d’une manière sacrée, comme un rituel. Il faut être confiant que ça va faire quelque chose, que ça va produire quelque chose pour l’audience.
Catherine Gaudet [00:45:02]:
Je pense que les danseurs avec qui je travaille ont cette foi. C’est vraiment de l’ordre… J’utilise beaucoup de mots, de terminologie presque religieuse, quand je travaille. La foi, c’est très, très important pour moi. Le rituel.
Asia Shcherbakova [00:45:23]:
Sur des termes comme rituel, par exemple, je pense, de mon point de vue de sciences cognitives, que c’est en fait très approprié. Parce qu’un rituel, ce n’est pas quelque chose qui signifie quelque chose, c’est quelque chose qui fait quelque chose, non ? Donc ça produit un effet. Et un bon rituel devrait produire cet effet à chaque fois, de manière fiable, sinon ce n’est pas un bon rituel. Et ce que j’entends, c’est que vous concevez une pièce qui va vous mettre dans un certain état, de manière fiable, à chaque fois. Non ? Alors, quand je me préparais pour cette rencontre, je l’ai appelée une machine à états. Donc vous construisez une machine à états qui produit un état à chaque fois.
Patrick Oancia [00:46:13]:
Avez-vous entendu parler des derviches tourneurs, ou est-ce que vous en avez vu ?
Catherine Gaudet [00:46:19]:
Oui, oui. Oui, oui, oui.
Patrick Oancia [00:46:21]:
Alors je ne dis pas que c’est la même chose, mais c’est un état transcendant dans lequel ils entrent. Je les ai vus plusieurs fois, nous avons passé du temps à Istanbul. Donc tout le temps, la performance… je ne peux pas vraiment dire que c’est une performance, parce que ça a lieu et les gens peuvent aller y assister s’ils le veulent. Mais je ne dis pas que c’était la même chose : quand j’ai vu Les jolies choses et que j’ai senti qu’il y avait une sorte de qualité télépathique, transcendante, ça m’a un peu rappelé ça, à cause de la quantité de résonance à l’intérieur, peut-être, je pouvais la sentir, entre les interprètes et vous comme chorégraphe. Peut-être que ça pourrait être catégorisé comme un rituel en soi.
Asia Shcherbakova [00:47:27]:
…atelier.
Catherine Gaudet [00:47:30]:
Mais c’était la pandémie, puis on ne pouvait pas. Mais ça a été vraiment une inspiration. Puis juste pour revenir sur la télépathie,
Catherine Gaudet [00:47:40]:
quand on faisait ces exercices-là, bon, il n’y avait pas de mouvement, vraiment pas. Donc la pièce ne ressemble pas à ça. Mais c’est vrai qu’on en a beaucoup reparlé après. Parce que les danseurs, sur la scène, ne se voient jamais. Ils sont côte à côte, ils se sentent beaucoup.
Catherine Gaudet [00:48:02]:
C’est comme s’ils se voyaient, mais pas avec les yeux. Fait qu’il faut vraiment qu’ils soient dans une… On parlait beaucoup de la tête comme une antenne, du corps comme une antenne, mais beaucoup de la tête aussi, d’être là, dans son ressenti.
Catherine Gaudet [00:48:21]:
Donc, ce n’est pas de la télépathie à proprement parler, mais des fois, ça y ressemble. Parce qu’ils savent, surtout, disons, quand ils sont cinq sur une ligne, la personne qui est au bout là est capable de presque dire ce que pense la personne à l’autre bout. Il y a cette espèce de courant, je vais dire, télépathique, qui se transmet tout au long de la ligne.
Asia Shcherbakova [00:48:49]:
Pour revenir encore aux derviches tourneurs, c’est exigeant physiquement, non, de tourner comme ça. Et Les jolies choses comporte aussi beaucoup d’éléments très physiques, qui sont très exigeants physiquement. Sur le plan cardiovasculaire, probablement très exigeants. Donc les interprètes, à la fin du spectacle, sont absolument en sueur, et ils font tous ces mouvements extrêmes. Et certains segments de la pièce sont assez cathartiques, non ? Ça commence vraiment, vraiment calme et lent, mais ensuite ça explose juste avant de redescendre. Et est-ce que l’intensité fait partie, d’une manière ou d’une autre, selon vous, de la machine qui crée l’état ? Donc, quel est le rôle de l’épuisement des interprètes, de la fatigue et de la catharsis dans l’effet que produit la pièce ?
Catherine Gaudet [00:50:06]:
C’est ça qui m’intéresse. Puis je trouve que ce n’est pas juste physiquement, c’est aussi psychologiquement, mais la dépense physique permet le deuxième souffle. Souvent, chez les coureurs, on voit ça : on n’est plus capable, on n’est plus capable. Puis là, OK…
Catherine Gaudet [00:50:29]:
Je ne sais pas si c’est un shoot d’endorphines, je ne sais pas ce que c’est, mais on s’ouvre. C’est comme si ça permettait justement une autre manière d’être au monde qui est plus disponible. Donc c’est ça qui m’intéresse dans l’épuisement des danseurs.
Catherine Gaudet [00:50:48]:
Puis pour les danseurs, en tout cas, moi, je ne l’ai pas faite, la pièce, mais eux disent que c’est le travail physique, la fatigue physique combinée à la musique, à la montée musicale, donc combinée au travail d’équipe, qui crée… Ce n’est pas du tout une extase ou une transe, ils ne se rendent pas jusque-là, mais à chaque fois qu’ils finissent la pièce, ils disent : « Oh mon Dieu, c’est tellement un bon moment, comme les dix dernières minutes où on… » Il y a quelque chose qui explose. C’est pour ça aussi qu’ils veulent refaire la pièce, sinon ils ne la referaient pas. Mais donc, c’est ces trois choses-là combinées. La fatigue, le travail d’équipe, la mission, le fait d’accomplir ensemble quelque chose, de se soutenir les uns les autres.
Catherine Gaudet [00:51:48]:
Puis juste le… qu’est-ce que j’ai dit : fatigue physique, musique, puis le travail d’équipe. La musique joue pour beaucoup, beaucoup, je pense, même chez le spectateur.
Catherine Gaudet [00:52:03]:
Si je peux en parler juste quelques minutes, pourquoi je suis convaincue que ça joue énormément : c’est qu’avant la première du spectacle, on n’avait pas la musique. On a eu la musique juste une semaine avant le spectacle.
Asia Shcherbakova [00:52:21]:
Vous l’avez fait sans musique ? Comment est-ce possible de créer sans musique ?
Catherine Gaudet [00:52:25]:
J’ai travaillé avec Antoine Berthiaume, qui est le compositeur.
Catherine Gaudet [00:52:33]:
Je ne lui donne pas beaucoup de direction, comme aux danseurs. Mais je lui dis que j’ai besoin de 90 BPM, disons.
Catherine Gaudet [00:52:44]:
Et souvent, je vais travailler, avant qu’Antoine n’arrive, je vais travailler avec une musique. Comme pour Les jolies choses, j’ai travaillé avec quelque chose de Nils. Puis je mets la toune, la musique, en repeat.
Catherine Gaudet [00:53:02]:
C’est comme ça que je travaille. Donc, quand Antoine arrive, je lui dis : j’ai besoin de 90 BPM, puis crée-moi quelque chose d’un peu répétitif.
Catherine Gaudet [00:53:11]:
Puis pour Les jolies choses, lui, Antoine, avait l’intuition d’aller vraiment ailleurs, puis il a créé une musique très riche, très étoffée, très complexe. Puis j’arrivais en studio, puis la musique était magnifique, mais je n’arrivais pas à voir les danseurs. C’était… Ouais, je n’y arrivais pas. Puis, une semaine avant l’entrée en salle, j’ai dit : j’aimerais ça qu’on essaie ce segment-là de… Je pense que c’était quatre minutes dans ce qu’il avait composé. J’aimerais que tu le mettes en loop.
Catherine Gaudet [00:53:49]:
Il n’était pas content, mais on l’a quand même fait, puis finalement c’est ça qui a fonctionné. Donc il y avait deux choses dont j’étais sûre…
Patrick Oancia [00:53:59]:
Il n’était pas content. Qu’est-ce que c’est ?
Catherine Gaudet [00:54:02]:
Qu’il avait créé toute une autre musique.
Catherine Gaudet [00:54:06]:
Puis… mais je le comprends. Mais la musique que ça prenait pour la pièce, c’était quelque chose de plus répétitif.
Patrick Oancia [00:54:13]:
Au final, il était d’accord avec ça ?
Catherine Gaudet [00:54:15]:
Il est vraiment content. Puis c’est ça, il y avait deux choses que je voulais. Je voulais que ça commence justement de manière très inoffensive, avec des codes contemporains très reconnaissables, un peu à la Philip Glass et tout, puis je voulais qu’à la fin on soit dans du death metal. C’était les deux choses que je savais, mais entre les deux, je ne savais pas. Puis finalement, je pense que le fait que ce soit répétitif, mais pas trop métronome non plus, c’est répétitif mais c’est symphonique en même temps. On est toujours un peu comme… On est sur une espèce de vague qui fait ça. Puis ça permet aussi de tomber dans une forme de répétition, mais pas trop monotone. Et ça permet la surprise de… Tranquillement, il y a un petit piano qui rentre. C’est vraiment le même principe que la danse. Il y a un piano qui rentre. On répète encore la même chose, mais finalement, il y a un petit drum qui rentre. Peu à peu, ça s’installe, puis ça gonfle, ça gonfle, ça gonfle, jusqu’à switcher complètement à la fin. Mais c’est par petites touches.
Asia Shcherbakova [00:55:27]:
La musique m’a semblé très organique et biologique, c’était ma première impression. Depuis le tout, tout début très lent, où il n’y avait presque pas de mouvement, et puis, quand le mouvement a commencé à apparaître, on aurait dit que quelque chose poussait. Et je pense que cette qualité organique, très physique, donnait vraiment l’impression que c’était la bonne chose, d’une certaine manière. Une expérience très intérieure. Ça dirigeait vraiment l’attention vers l’intérieur.
Asia Shcherbakova [00:56:01]:
J’ai lu quelque part que vous disiez qu’il est important pour vous de présenter vos pièces dans d’autres pays, parce que des gens de cultures différentes, de parcours différents, ont des réactions différentes.
Asia Shcherbakova [00:56:15]:
J’ai deux questions. La première : à quel point la réaction est-elle différente, quelle est la différence, au juste ? Et l’autre question : est-ce que vous essayez vraiment de recueillir ces réactions d’une manière ou d’une autre ? Est-ce que vous écoutez ce que les gens disent après le spectacle ? Est-ce que vous lisez ce qui s’écrit ? À quel point est-ce important pour vous de savoir comment les gens ont perçu votre travail ?
Catherine Gaudet [00:56:47]:
Mais pas parce que je tiens un journal des sensibilités selon les cultures. C’est que je crois en… c’est dur à expliquer. Je crois en un même fondement humain chez tout le monde, peu importe la culture. Je pense que des…
Catherine Gaudet [00:57:23]:
Je vais aller sur Jung, mais Jung disait qu’il y avait des vérités du sang. Il y a des vérités qui existent chez l’humain, puis quand on arrête de les écouter, c’est là que les névroses apparaissent.
Catherine Gaudet [00:57:39]:
Puis croire aux fantômes, c’en est une, c’est une vérité. Croire à la vie après la mort. Je ne me souviens plus c’est quoi, les autres, je pense qu’il y en a comme quatre.
Catherine Gaudet [00:57:49]:
Puis j’ai l’impression que mon envie, comme chorégraphe, comme artiste, c’est de parler de ce qui nous relie fondamentalement comme humains.
Catherine Gaudet [00:58:11]:
Puis souvent, je vais parler justement du masque social, ou du masque culturel, quand on n’en est même pas conscient. Mais je pense que c’est de ça que j’essaie de me débarrasser, pour essayer de trouver c’est quoi, le fil invisible entre chacun de nous. Puis j’ai l’intuition, ou j’aime penser, qu’une pièce, une œuvre d’art qui est capable d’aller puiser dans ces vérités-là fondamentales va parler à la terre entière, presque.
Catherine Gaudet [00:58:48]:
Peut-être que je me trompe, mais j’y crois. On dirait que j’aime y croire.
Catherine Gaudet [00:58:54]:
Donc, c’est important pour moi que… pas que toutes les audiences aiment ce que je fais, mais c’est important pour moi qu’il y ait une réaction, qu’il y ait un saisissement. Puis avec Les jolies choses, ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on n’est pas allés en Asie encore. On n’est pas allés en Afrique. Est-ce qu’on est allés en Amérique du Sud ? Non, mais on va y aller. Fait qu’on est quand même restés très Occident, dans l’Occident, mais ça résonne presque toujours de la même façon, peu importe où on est. Puis ce qui est encore plus étrange, je vais le nommer parce que ça arrive très fréquemment, c’est beaucoup les hommes, entre, j’ai le goût de dire, entre 40 et 60 ans,
Catherine Gaudet [00:59:55]:
beaucoup d’hommes vont pleurer. C’est spécial, hein ? Puis ça, ce n’est pas moi qui l’ai remarqué, c’est les danseurs. Les danseurs se font souvent aborder après par les spectateurs, puis souvent des hommes en larmes, comme si…
Catherine Gaudet [01:00:15]:
Si tu vois, ça, c’est… On n’a jamais parlé de ça, mais il y a beaucoup d’hommes qui voient dans la pièce comme la nécessité, justement, de rester droit dans une mission,
Catherine Gaudet [01:00:34]:
comme la pression sociale de rester droit dans une mission, puis finalement la libération de cette pression-là à la fin. Beaucoup d’hommes l’ont lu comme ça. Très étrange. Peut-être, je ne sais pas, il y a des codes que, moi, je ne maîtrise pas, comme le heavy metal, qui parle beaucoup, apparemment, aux hommes de cette génération. Mais ça, ce n’est pas voulu. C’est quelque chose que je remarque de manière très constante, en particulier.
Asia Shcherbakova [01:01:06]:
Donc vous trouvez intéressant d’avoir des retours sur ce que vous avez fait, simplement parce que c’est intéressant de voir ce que les gens disent, mais ça ne change pas vraiment votre façon de l’aborder ?
Catherine Gaudet [01:01:19]:
Ça ne change pas… Non, mon approche, après, ça ne change pas. On est toujours transformé par les rencontres avec tout un chacun. Donc oui, ça me transforme, moi, sauf que ce que je crée, c’est d’abord et avant tout pour me faire vivre des choses à moi-même. J’ai confiance que si j’arrive à vivre ces choses-là, les spectateurs vont les vivre aussi. C’est pour ça que je me pose la question du spectateur, mais à travers moi,
Asia Shcherbakova [01:01:59]:
Et quand vous parlez du spectateur, est-ce que vous pensez à lui… vous ne le connaissez pas, non ? Le public, vous ne le connaissez jamais. Mais est-ce que vous pensez à lui comme à des gens qui voient votre pièce, ou comme à des gens qui la ressentent avec tout leur corps ? Donc, quand vous imaginez comment le public va réagir à ma pièce,
Asia Shcherbakova [01:02:30]:
est-ce que c’est une question visuelle, ou est-ce que c’est, vous savez, l’attention, la sensation, la façon dont on se sent dans son corps, autour de soi ? Ouais, je ne sais même pas comment poser cette question. J’essaie juste de… parce que, de la première partie de la conversation, j’ai compris que, plutôt que d’essayer, disons, d’impressionner votre public, de faire quelque chose, d’avoir un impact, vous créez simplement quelque chose qui vous affecte, vous, et ensuite vous le montrez aux autres. Ils sont humains aussi, donc ça les affecte aussi. Mais quand vous imaginez comment ils le perçoivent, est-ce que c’est…
Patrick Oancia [01:03:12]:
Ou est-ce que vous l’imaginez, même ?
Asia Shcherbakova [01:03:14]:
Ouais, est-ce que vous l’imaginez, même, je suppose que c’est aussi une question. Mais simplement, quand on parle du public, et pas seulement nous, mais en général : quand les gens viennent voir un spectacle de danse, ils voient, non ? Ils utilisent leurs yeux. Par exemple, ils sont peut-être eux-mêmes danseurs, ou pas. Peut-être qu’ils n’ont pas bougé leur corps du tout, non ? Donc le corps du public peut être différent.
Asia Shcherbakova [01:03:46]:
Pensez-vous que des gens ayant des parcours de mouvement différents réagissent différemment à vos pièces ? Ou pensez-vous que vous créez pour une personne qui peut en être affectée sans avoir de parcours en mouvement ?
Catherine Gaudet [01:04:06]:
Oui. C’est mon souhait, c’est ce que j’espère. C’est certain.
Catherine Gaudet [01:04:13]:
Ça ne m’intéresse pas tellement de créer pour la communauté des danseurs. Je vais dire : tant mieux s’ils aiment, mais ce n’est pas à eux que je veux parler. Je veux vraiment parler plus largement. Puis quand je pense… oui, je pense des fois au public, à comment j’aimerais qu’ils réagissent. C’est drôle que tu parles des yeux, parce que je projette beaucoup ce que moi je fais, c’est sûr. Puis quand j’arrive devant un spectacle, je vais essayer de trouver les indices, donc je regarde, je regarde, puis j’essaie de lire, puis j’analyse, puis j’analyse, puis j’analyse, puis j’ai l’impression que presque chaque…
Catherine Gaudet [01:05:03]:
Peut-être que c’est une idée que je me fais. Mais je pense que ça fait partie de notre culture, d’essayer de trouver le sens. Le cerveau veut fabriquer du sens. Fait que vite, il faut qu’on comprenne. Il y a une forme d’insécurité aussi, je pense, à ne pas comprendre. Fait que vite, on veut s’accrocher à quelque chose. Puis comment je perçois le… C’est drôle, parce que j’en parle souvent de cette manière-là quand je travaille : ce que je veux créer comme mouvement chez le spectateur. Je le dis souvent comme ça : ça, ça, ça, puis ça, comme avancer là, sur la chaise. Puis j’ai l’impression que, pour moi, ça, c’est le mouvement que je veux créer chez le spectateur. Donc le premier mouvement, c’est : qu’est-ce que c’est que ça ? « Ah, il va se passer quelque chose. » On n’a pas beaucoup d’indices, justement, donc on cherche. Puis là : « Ah, finalement, je sais ce que ça va être. » Comme installer une fausse piste. « Je sais ce que ça va être. » Puis peu à peu rentrer les indices de manière plus ou moins perceptible, plus ou moins consciente, pour que le corps du spectateur se remette dans une position d’alerte.
Catherine Gaudet [01:06:29]:
Mais là, pas tant au niveau des yeux. C’est comme si la répétition, pour l’instant, c’est la méthode ou le procédé que j’utilise pour créer presque une hypnose. Puis comme si, pour moi, il y a une espèce de décollement de l’œil à ce moment-là qui permet d’écouter autre chose. C’est drôle que tu parles des yeux, parce qu’on en parle beaucoup dans le studio, des yeux. Parce que, je ne sais plus où j’ai lu ça, mais le fait de regarder directement quelque chose, apparemment,
Catherine Gaudet [01:07:09]:
nous oblige à nous positionner dans l’espace, comme être humain, et donc à avoir une conscience de où on est, qui on est, qu’est-ce qu’on fait. Mais apparemment que si on déplace le focus de manière plus périphérique, ou moins accroché à l’extérieur, on a moins conscience de nous-mêmes comme personnes sociales. Fait que j’essaie de… Je parle du regard du spectateur comme ça, comme ça. Il faut qu’il soit un peu là pour pouvoir être capté par
Catherine Gaudet [01:07:47]:
une forme de suspense. Il faut qu’il y ait une forme de suspense, de trip. Je parle souvent du trip aussi. Il faut que ce soit un…
Asia Shcherbakova [01:07:58]:
Eh bien, pour moi, absolument, oui. Et pour moi, pour Les jolies choses, je suis restée assise comme ça tout le long. J’étais complètement concentrée, et c’était en alerte. Et je pense que ça a fonctionné sur moi comme vous le vouliez. Je ne sais pas si ça a fonctionné comme ça sur absolument chaque personne dans la salle.
Asia Shcherbakova [01:08:19]:
Ouais, donc cette qualité de capter l’attention, cet état d’alerte, c’était absolument là. Et encore une fois, par rapport aux yeux, j’ai remarqué ça aussi. Et donc, après être allés à ce spectacle, et avoir été sidérés, et comme on ne savait rien du tout, on est rentrés à la maison en se disant : qui est-ce, qu’est-ce que c’est ? Et on s’est mis à chercher sur Google, et j’ai trouvé quelques vidéos du spectacle. Bon, c’étaient des courtes, mais quand même, ça ne donnait pas du tout la même impression. Et j’ai senti qu’il y avait une très grande différence. Être assis dans un espace sombre pendant une heure, c’est une expérience en soi, non ? Donc ce n’est pas la même chose que cinq minutes sur un écran. Mais dans toutes ces vidéos, la caméra bougeait un peu partout, et ça détruisait complètement l’expérience d’être assis immobile, à regarder.
Patrick Oancia [01:09:18]:
Bon, je veux dire, oui. On a dû présenter quelque chose dans l’article qu’on a écrit, parce que ça ne rendait pas la chose, c’est sûr, mais au moins ça…
Asia Shcherbakova [01:09:29]:
Ouais, parce que je me sentais tellement mal, parce que j’écris un article sur, vous savez, ce que j’ai tellement ressenti. Et puis je mets la vidéo, et la vidéo, c’est comme… Ce n’est pas ça.
Patrick Oancia [01:09:41]:
Je veux dire, la vidéo est aussi…
Catherine Gaudet [01:09:43]:
…fait avant la… non.
Patrick Oancia [01:09:49]:
Comment votre perception du monde change-t-elle à chaque nouvelle production, chaque année ? L’environnement ? Je veux dire, c’est intéressant pour nous aussi, parce que nous travaillons également dans une fluctuation constante de l’environnement, politiquement, socioculturellement. Qu’est-ce que ça vous fait, sur une carrière de vingt ans ?
Catherine Gaudet [01:10:14]:
Quand j’arrive dans le studio… Je fais confiance, puis je dis souvent aux danseurs de faire confiance, qu’il y a une forme d’inconscient collectif qui nous traverse, les personnes en studio, qui va apparaître.
Catherine Gaudet [01:10:38]:
Et qu’on baigne nous-mêmes dans une forme d’inconscient collectif qui est fait de tout ce qui nous arrive comme humains, de tous les bouleversements politiques, écologiques, des différentes joies, anxiétés. C’est comme si on était constamment pris dans des formes de… Je ne sais pas si c’est un mot en anglais, égrégore. Égrégore, comme des énergies de groupe.
Catherine Gaudet [01:11:05]:
Puis je fais confiance que ça va traverser aussi la pièce qu’on va créer, que ça nous affecte. Mais je ne suis pas en train de vouloir… Quand je disais que je veux me tenir loin des discours,
Catherine Gaudet [01:11:27]:
je veux me tenir loin aussi des différents discours politiques, écologiques, parce que je n’ai pas envie que mon travail devienne un message sur…
Catherine Gaudet [01:11:43]:
J’ai envie que mon travail témoigne de la complexité de vivre dans ce monde comme humain, de la complexité d’être en relation, de la complexité de comprendre qui on est, pourquoi on est là, comment vivre, quel est le sens.
Catherine Gaudet [01:12:04]:
Ça, c’est politique aussi. C’est toujours changeant, c’est toujours en répercussion avec ce qui se produit à l’extérieur, puis j’ai envie de faire confiance à ça. Puis pourquoi je m’en tiens loin, c’est aussi parce que, comme je disais tantôt, mon point focal, ce qui fait que je m’intéresse à ce que je fais, c’est de demeurer dans une forme d’ambiguïté. Si je suis dans un message trop clair à transmettre, je ne suis pas capable de conserver mon attention.
Catherine Gaudet [01:12:39]:
Ceci d’une part.
Catherine Gaudet [01:13:04]:
J’ai envie de dire que c’est ma religion. J’entre dans ce territoire-là parce que la réalité telle qu’on la perçoit, ce n’est pas suffisant pour moi. J’ai besoin d’être en contact avec justement tout ce… de chercher à atteindre plus grand, ou de chercher à m’oublier, moi, dans mon ego. J’ai envie de transcender une forme de réalité, de quotidienneté. Tantôt, tu parlais des derviches tourneurs. J’ai l’impression que… Ou on parlait de la fatigue. J’ai l’impression que…
Catherine Gaudet [01:13:50]:
Il y en a qui vont faire du moche. Comme il y a des manières de briser la coquille qui nous permettent d’atteindre des étapes transcendantes, plus profondes, plus spirituelles, de se sentir plus en contact,
Catherine Gaudet [01:14:09]:
de remplir l’espace entre les êtres.
Catherine Gaudet [01:14:16]:
Pour moi, c’est ça, la création. C’est de plus en plus clair. Puis avant, on dirait que j’étais un peu gênée de parler de la création comme ça.
Catherine Gaudet [01:14:27]:
Puis souvent, justement, dans les entrevues que je vais faire avant les spectacles, les questions qui me sont posées sont souvent très, justement, analytiques. Il faut que je développe mon discours d’une telle manière pour être bien vue dans la grande communauté des artistes. Mais plus j’avance dans le temps,
Catherine Gaudet [01:14:48]:
ce n’est pas mon intérêt.
Patrick Oancia [01:14:49]:
Ce qui est un peu ce que j’aime. Je veux dire, je suis… cette attitude, parce que, particulièrement dans le monde de la danse contemporaine, on met beaucoup l’accent sur des thèmes autour de… des thèmes politiques, culturels, autour d’une production. C’est inspirant d’entendre ça. J’ai quelque chose que je voulais souligner, qui se rapporte beaucoup à ce dont vous parlez en ce moment. Quand nous sommes venus voir l’espace pour faire ceci, nous étions au courant. Nous sommes passés par ici quelques fois. Nous avons vu ceci sur le panneau en bas, et vous le verrez en sortant d’ici : une nouvelle série va être présentée ici, à Espace Libre, en 2027.
Patrick Oancia [01:15:31]:
Je veux le lire. « Par des gestes simples, les artistes travaillent la mémoire et l’inconscient comme une matière à sculpter. Un artisanat du réel, de ses entre-deux, non pas pour bâtir l’utopie d’un monde meilleur, mais pour mieux le comprendre, en se donnant la chance de révéler d’autres formes. » Ça met l’expérience, ça lance simplement l’expérience.
Catherine Gaudet [01:15:56]:
Synchronicité, oui.
Patrick Oancia [01:15:57]:
J’ai trouvé que c’était approprié quand j’ai vu ça. On s’est dit : ah oui, tu sais, c’est bien qu’on ait cette conversation avec vous ici. Dans le prolongement de ça, vous avez aussi parlé, à propos des danseurs, de l’aspect pratique de danser dans un endroit comme le Québec. Les gens n’ont pas le luxe, je pense, j’ai oublié ce que vous avez dit, les gens n’ont pas le soutien qu’ils auraient dans un endroit comme la France, par exemple. Mais on voit beaucoup de choses, des choses très cool, à Montréal. Il y a des espaces comme celui-ci, Espace Libre. Beaucoup d’entre eux sont soutenus par le Conseil des arts. On a l’impression que Montréal et beaucoup de ces espaces offrent aux gens des occasions… des occasions viables pour arriver sans beaucoup de soutien financier ni de moyens, et pouvoir utiliser ces espaces formidables pour faire des projets de création. Et je suis simplement curieux de savoir : qu’est-ce que les danseurs ont dans un endroit comme la France, par opposition à ici ?
Catherine Gaudet [01:17:00]:
Si on compare avec la France, ils ont le statut de l’artiste, qui est une grande différence. Nous n’en avons pas ici. Il n’y a pas de sécurité.
Catherine Gaudet [01:17:15]:
Le…
Patrick Oancia [01:17:17]:
Le processus ?
Catherine Gaudet [01:17:21]:
Les danseurs sont tellement occupés, parce que ce n’est pas payant, fait qu’ils sont obligés de faire plein de projets en même temps.
Catherine Gaudet [01:17:29]:
Les conflits d’horaire sont toujours très, très, très intenses à gérer. Mais c’est aussi que la précarité du milieu artistique se dégrade constamment depuis que moi, je pratique.
Catherine Gaudet [01:17:48]:
Puis, les enveloppes, bon, là, ça a changé un peu, je pense, depuis cette entrevue-là. Il y a eu de l’argent qui a été injecté au Conseil des arts et des lettres du Québec.
Catherine Gaudet [01:17:59]:
Mais, en contrepartie, au Canada, c’est devenu très difficile d’obtenir des subventions. C’est toujours très incertain. Donc, c’est difficile de bâtir quelque chose sur une incertitude comme ça.
Catherine Gaudet [01:18:16]:
Puis je trouve que pour l’écriture, l’approfondissement d’une écriture, ça se fait vraiment plus difficilement dans ce contexte-là. Je vais parler juste de mon expérience, mais moi, je me considère très privilégiée. Je suis vraiment privilégiée. Même si c’est compliqué, j’ai quand même… je me sens supportée. Mais ce n’est pas gagné. J’ai un ami chorégraphe pour qui ça fonctionne très bien, il a toujours été supporté, puis là, il vient de se faire refuser une demande de subvention très importante. Donc ce n’est jamais assuré. Mais c’est aussi que, en termes d’écriture, je trouve ça important de pouvoir travailler en proximité avec des danseurs sur une longue durée. Puis ça, c’est difficile, depuis que ça n’existe pratiquement plus, les danseurs salariés. Ça existe chez Les Ballets Jazz de Montréal, chez Marie Chouinard, mais ce n’est plus un modèle qu’on met de l’avant. Puis de plus en plus, je pense que ça manque au milieu, pour vraiment
Catherine Gaudet [01:19:32]:
se permettre d’être dans une durée. Je pense qu’approfondir quelque chose, ça demande une durée, ça demande une proximité, ça demande une confiance, ça demande une forme de détente aussi. Si on est toujours en train de travailler de façon stressée, puis vite, il faut qu’on fasse une création en 150 heures,
Catherine Gaudet [01:19:51]:
ce n’est pas… c’est approprié pour certains événements, mais pour développer une écriture, je trouve que celui-là est moins approprié. Donc c’est de ça que je veux dire : je pense que ça se dégrade. Puis moi, j’ai connu l’âge d’or de la danse contemporaine à Montréal,
Catherine Gaudet [01:20:12]:
La La La Human Steps et compagnie. Moi, je trouve que ça s’est dégradé depuis. J’aimerais que ça revienne, c’est tout.
Patrick Oancia [01:20:22]:
Je sais que l’adversité d’essayer de suivre quelque chose qui vous passionne, et d’avoir tous ces aspects pratiques de la vie qui entravent ou ralentissent ce processus, ou qui l’affectent d’une manière ou d’une autre, je pense que ça craint. Mais en même temps, je crois beaucoup à l’adversité : les contours de la façon dont nous… le monde. Et je pense qu’il est en quelque sorte nécessaire qu’il y ait des choses adverses, sinon nous ne sommes pas poussés à la limite des ressources dont nous sommes réellement capables, à vraiment les découvrir.
Catherine Gaudet [01:21:04]:
Oui, ce n’est pas… il n’y a pas une bonne réponse, je pense. Moi aussi, je crois beaucoup à l’adversité, puis je pense que plus je fais du sport, plus je crois à l’adversité. Je ne sais pas si vous êtes… J’imagine que vous pratiquez aussi dans toutes sortes de contextes physiques, mais… Ouais. Persister, aller où on veut aller malgré l’adversité, ça permet de mesurer si on y croit vraiment.
Catherine Gaudet [01:21:45]:
Peu importe ce qui se passe autour. Puis je pense que ça permet de mettre en lumière ce désir-là, comme ce feu-là. Mais pour certains projets, c’est bien, je pense. Pour développer certaines choses, c’est bien. Puis pour d’autres, pour approfondir, pour aller dans le détail, pour aller chercher des choses qui ne sont pas vraiment flamboyantes, c’est bien aussi d’avoir un peu de confort.
Patrick Oancia [01:22:18]:
Je suppose que ça a aussi à voir avec ce que les gens veulent en retirer. Je veux dire, comme chorégraphe, c’est très intéressant d’entendre ce qui vous pousse à faire votre travail. Mon grand-père est d’Espagne. Il me disait des choses très simples qui étaient très profondes, et qui résonnent encore chez moi aujourd’hui. Il était barbier dans une petite ville d’Espagne, et il écoutait les gens parler toute la journée. Et il disait : quelle que soit l’expérience que vous vivez, et la perception de cette expérience, le résultat, ce que vous cherchez, vous pouvez regarder l’expérience elle-même. C’est un peu ce que je ressentais dans ce que vous disiez aujourd’hui à propos des productions, et de votre désir quant aux résultats. Et est-ce qu’on peut retenir la chose la plus importante qu’on a vécue, le but atteint, plutôt que : est-ce qu’on parle de moi dans La Presse, ou est-ce que je vais être mieux payé pour le prochain contrat ? Nous sommes un peu idéalistes, nous aussi, dans notre façon d’aborder ce que nous faisons, parce que nous avons une idée très arrêtée de ce que nous voulons que ce soit et de ce que nous ne voulons pas que ce soit. Et bien sûr, on pourrait changer un peu. On pourrait être un peu plus malléables pour que ça avance plus vite. Mais non, ça ne marchera pas pour ce que nous faisons. C’est intéressant, au fil des années, de parler à des gens comme des boîtes de production, et parfois nous avons cherché quelqu’un pour nous aider avec la publicité. Et quand ces gens nous parlent et qu’on leur explique le but de notre démarche, ils disent : eh bien, on ne comprend pas vraiment. Vous pourriez faire comme… Et là on se dit : est-ce que ce sont vraiment ces gens-là qui doivent nous comprendre, ou est-ce que c’est simplement notre attachement à ce que ce soit cette chose-là ? Et c’est un peu romantique, d’une certaine manière, mais en même temps, nous n’y voyons pas de compromis. Et je sens de votre part que vous ne voyez pas de compromis dans ce que vous faites avec votre travail.
Catherine Gaudet [01:24:42]:
Je ne sais pas, là, je suis en train de lire Antonin Artaud. C’est vraiment… c’est des personnalités très fortes, très radicales, où l’art, ça dépasse, c’est une mission, justement, c’est une vocation, ce n’est pas un métier. Je dis souvent ça. Pour moi, l’art, ce n’est pas un métier. Ça n’a même pas de sens, à la limite, que je sois payée pour ça.
Catherine Gaudet [01:25:19]:
C’est dur à expliquer. Mais en même temps, faire de la danse, ça demande beaucoup de moyens. Les rêves sont grands. Je suis partagée un petit peu. Je ne sais pas où je m’en vais avec ça, mais je comprends.
Patrick Oancia [01:25:37]:
Avant qu’on conclue aujourd’hui, avant que les productions n’arrivent, pouvez-vous nous dire ce qui s’en vient ? Ça va être…
Catherine Gaudet [01:25:45]:
Ça s’appelle Hors d’oeuvre. Et ça va être présenté au Théâtre La Chapelle du 23 au 26 septembre. Et c’est important de dire que c’est un projet que James a démarré au départ. C’est lui qui voulait faire un solo sur lui-même, parce qu’il n’avait jamais fait de solo. Puis il m’a laissé complètement carte blanche, mais il est très, très, très impliqué dans la création, parce que, comme je disais tout à l’heure… non, je ne l’ai pas dit spécifiquement, mais à la base, c’est le petit James qu’on mettait en scène. On voulait… Moi, ce qui m’avait touchée dans ce qu’il me racontait, c’est que quand il était petit, il voulait devenir le meilleur danseur du monde, et qu’il dansait dans son salon. Puis on est partis sur cette image-là. Donc c’est ça, c’est à la fois James qui est sur scène et un personnage complètement, et c’est à la fois touchant et complètement effrayant. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant. Voilà.
Patrick Oancia [01:26:50]:
Nous mettrons de l’information à ce sujet dans les notes de l’épisode, et ceci sera produit et publié avant. Je suis encore plus inspiré, je pense, après avoir parlé avec vous aujourd’hui. Et nous vous verrons aussi à la production qui s’en vient à la fin septembre. Nous y serons. Et si vous étiez d’accord, nous aimerions beaucoup avoir une autre conversation, parce qu’on n’a pas vraiment posé tout ce qu’on voulait aujourd’hui.
Catherine Gaudet [01:27:12]:
Ah oui. Si ça ne vous dérange pas que je sois un peu, comment dire, je ne sais pas, perdue dans mes pensées.
Patrick Oancia [01:27:14]:
J’aime la direction qu’a prise cette conversation.
Asia Shcherbakova [01:27:16]:
On avait vraiment l’impression d’avoir une conversation sur un autre monde. C’est tellement jeune. Merci beaucoup.
Patrick Oancia [01:27:24]:
J’espère que c’est correct pour vous aussi. Le fait est que nous ne faisons pas ces choses dans un format structuré où nous devons en tirer un résultat précis. C’est bien plus cette recherche de définitions, de vocabulaire, qui n’ont pas nécessairement à être permanents non plus, mais qui offrent un certain niveau de compréhension à…
Catherine Gaudet [01:27:48]:
Non, je pense que c’est bien. Je pense qu’on parle un peu le même langage, même si ce langage n’existe pas. Souvent, c’est ma sensation. Quand on parle de ça, des sensations, de l’invisible, on ne sait pas comment en parler. Donc les mots sont, c’est ça, difficiles à trouver, mais importants quand on les trouve, comme : oui, c’est de ça dont on parle. Oui, merci.
Patrick Oancia [01:28:11]:
On pense que ça va bien aller aujourd’hui. Et encore une fois, merci beaucoup. Beaucoup de…
Asia Shcherbakova [01:28:17]:
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